Archéologie - Pas-de-Calais le Département
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Mont-Saint-Éloi, les deux tours, 2013, fouille, bilan de la campagne de fouille triennale 2011-2013

Les deux tours de l’église abbatiale du Mont-Saint-Éloi constituent l’un des derniers témoignages de l’ancienne communauté de chanoines qui occupait la colline. Elles sont localisées à 7 kilomètres au nord-ouest d’Arras, dans le centre du village du Mont-Saint-Éloi, en bordure de l’ancienne voie gallo-romaine (la route départementale 341) qui reliait les cités d’Arras (Nemetacum) et de Thérouanne (Tervanna).

Dans le cadre de la politique des transferts de propriétés des immeubles nationaux mis en place en 2004, le Département du Pas-de-Calais s’est porté acquéreur des deux tours en 2008. Le projet de la collectivité prévoyait, outre la consolidation du monument, l’organisation d’une fouille programmée dont les résultats participeraient à la valorisation du site.

L’opération de fouille programmée s’est déroulée durant les étés 2011 à 2013, mobilisant des archéologues du Conseil Général du Pas-de-Calais et des stagiaires formés à la pratique du métier. Le périmètre étudié, d’une surface de 4800 mètres carrés, est localisé à l’arrière des deux tours, à l’emplacement d’une pâture coincée entre le bord de la colline au sud, le cimetière communal à l’ouest et des habitations à l’est.

Bref rappel historique

La documentation ancienne écrite et iconographique est relativement abondante même si elle a beaucoup souffert lors de la Première Guerre Mondiale (incendies). Elle se compose de sources non narratives (cartulaires, actes de donations, chartres, plans terriers, vues cavalières) et narratives (chroniques) concernant l’histoire de la communauté et de ses édifices.

Les informations livrées par les chroniques sont des copies de seconde main tardives (17ième et 18ième siècle) qui doivent être considérées avec beaucoup de prudence. En revanche, l’iconographie moderne a été un réel apport pour la connaissance des édifices religieux médiévaux et modernes.

Le passage de Saint Eloi (588-659) au Mont-Alban (nom d’origine du Mont-Saint-Éloi) au début du 7ième siècle repose sur un témoignage de l’un de ses contemporains et disciples, Saint Vindicien, évêque de Cambrai. Ce dernier qui est à l’origine d’une première communauté cénobitique, est inhumé au Mont-Saint-Éloi à sa demande.
Il n’existe que peu de sources concernant cette communauté qui a apparemment abandonné le site avant l’arrivée des Danois dans l’Arrageois en 881.

Dans la première moitié du 10ième siècle une nouvelle communauté est fondée par l’évêque Fulbert à la suite de la découverte miraculeuse du tombeau de Saint Vindicien. Il fait construire une nouvelle église, sous le patronage de Saint Pierre et Saint Paul, qui accueille les reliques dont la garde est assurée par des chanoines séculiers.

Au 11ième siècle, l’abbaye est réformée par l’évêque Lietbert qui impose par décret une observance régulière. A partir de ce nouvel acte fondateur, l’abbaye ne cessera de se développer et de s’enrichir grâce à des dons de particuliers et aux revenus religieux (revenus paroissiaux, droit de personnat...). Après une tempête particulièrement destructrice, une nouvelle église est construite entre 1210 et 1221 sous les abbatiats de Didier et Richard 2 de Sailly. L’édifice, en dehors de travaux d’entretien, sera conservé sans aménagement majeur jusqu’à son démantèlement au 18ième siècle.
L’iconographie des 17ième et 18ième siècles montre une abbatiale longue de 40 mètres et d’une largeur approximative de 30 mètres. Une crypte, décrite comme une véritable église basse est présente sous l’abbatiale.
L’église abbatiale est détruite entre 1751 et 1765 lors de la construction du nouveau sanctuaire. Le chantier de cette abbatiale qui est lancé en 1751 en commençant par les deux tours de façade, s’est achevé en 1765. En 1793, après avoir servi d’hôpital, l’abbaye a été vendue à un agriculteur qui transforme le site en carrière de pierre. En 1832, ne subsistent de la collégiale que les deux tours, le collatéral nord et la première travée de la nef. En 1915, les tours, sites d’observation alliés (anglais et canadiens) sont bombardées par l’artillerie allemande et perdent leur cinquième niveau. Gravement endommagées, elles sont classées Monument Historique le 8 juin 1921.

Les résultats, bilan de trois années de campagne

En quatre campagnes (une phase de sondage et trois de fouilles), 3965 mètres carrés sur les 4 800 mètres carrés du site ont été explorés, offrant une vision assez complète d’un sous-sol archéologique, caractérisé par des états de conservation très disparates.
La riche histoire de la communauté présageait une stratigraphie complexe avec une succession de constructions, réaménagements et démolitions de nombreux édifices religieux. Néanmoins, durant une ultime période, dans le courant du 19ième siècle, le site devient une carrière de pierre à ciel ouvert afin de prélever des matériaux encore présents dans le sous-sol. Ces fosses ont détruit le terrain sur une surface de 1200 mètres carrés en isolant parfois certains vestiges de leur contexte stratigraphique.
L’un des enjeux des campagnes de fouilles a été de trouver des solutions pour tirer un maximum d’information de ces découvertes souvent très affectées par les destructions. L’accumulation des observations a notamment permis de mettre en évidence la topographie originelle du site, profondément modifiée au 18ième siècle. Le bord de la colline était localisé plus à l’est (20 mètres environ), marqué par un dénivelé plus important (3 mètres au minimum par endroit).

Le site au 11ième siècle

En dehors de mobilier antique mis au jour dans des structures médiévales, les vestiges les plus anciens observés sur le site ne sont pas antérieurs au 11ième siècle. Difficile à atteindre sous des accumulations stratigraphiques épaisses de 1 mètre, ils ont été appréhendés sur un secteur limité au nord, au sein de l’aire sépulcrale. Ainsi, des bâtiments excavés ont été repérés, des installations retrouvées généralement dans des contextes domestiques et dont la présence conduit à s’interroger sur la nature des occupations à cette époque.
La découverte d’inhumations, contemporaines de l’une de ces excavations, atteste également une fonction funéraire du secteur depuis au moins le 11ième siècle. Les mentions anciennes renseignent peu sur la période. Les vestiges sont contemporains ou antérieurs à la réforme de la communauté de 1068 qui se voit imposer la règle de Saint Augustin. Auparavant, les chanoines, à l’origine des séculiers, desservaient une chapelle ou basilique et semblaient vivre en communauté (de Cardevacque 1859 : 9-10).
A défaut d’avoir une vision précise de l’occupation du site à cette époque, ces résultats ont le mérite d’établir l’existence de témoignages archéologiques qui apparaissent localement bien conservés. Ils conduisent également à s’interroger sur l’absence de traces des premiers temps d’une communauté que les chroniques font remonter au 7ième siècle. Soit les vestiges ont été totalement détruits, soit, plus vraisemblablement, le centre de la communauté était situé ailleurs sur la colline.

L’abbaye au 12ième siècle

La découverte majeure de cette période demeure les vestiges de l’église abbatiale. Les éléments étudiés sont encore peu nombreux et mal datés mais leur antériorité par rapport à l’église gothique est assurée. Les tronçons de maçonnerie ont été retrouvés au sud-est du site.

Un espace en sous-sol, large de 12 mètres hors maçonneries, profond à l’origine de plus de 2,50 mètres et maçonné sur au moins trois côtés, a été découvert à l’emplacement supposé du choeur de l’église abbatiale : il s’agit très vraisemblablement de sa crypte. Le sol, comme les éléments de support intérieurs, ont disparu et bien que l’espace n’ait pas été entièrement dégagé, de nombreux aménagements confortent cette hypothèse.
Le massif d’angle et les deux murs étudiés ont été adossés à la paroi de l’excavation. Ils sont constitués d’un blocage de blocs de grès liés à un mortier sableux à chaux compact et d’un parement de grès grossièrement équarris. Un sondage réalisé au pied du mur nord a permis d’observer leur fondation qui est profonde d’une trentaine de centimètres. Le parement des murs, visible sur 2,80 mètres de long, présente des renfoncements larges de 1,60 mètres à 3 mètres et profonds de 0,30 mètres dont la base se situe à 0,30 mètres du sol d’origine de l’excavation. Ils sont encadrés par des dosserets, larges de 0,55 mètres qui supportaient le voûtement.
La crypte devait être alors constituée d’un vaisseau central et de deux collatéraux, respectivement larges de 3,50 mètres et 2,30 mètres.
Les murs ont été entièrement enduits. Le revêtement d’une épaisseur de 0,5 centimètre à 1 centimètre a été recouvert d’un badigeon blanc gris, support d’un décor peint de faux-appareil tracé à l’aide de traits blanchâtres épais de 1,5 centimètres à 2 centimètres. Il représente des assises régulières de blocs d’un moyen appareil (quadris lapidibus) de 0,25 mètres sur 0,40 mètres de côté. L’enduit avait pour fonction de masquer le parement grossier en grès, aux assises irrégulières et dont les faces visibles n’ont pas été apprêtées. Le décor architectural peint confère à l’élévation l’aspect soigné qui lui manquait.

Les accès constituent un élément important d’une crypte qui conditionnent les circulations intérieures de l’édifice religieux sur les deux niveaux. Ici, un unique passage a été repéré, côté nord-ouest. Il était a priori accessible de la partie sud de l’édifice religieux. Un deuxième passage en vis à vis n’a pas été clairement mis en évidence pour cette phase, même si un accès a été créé à cet endroit lors de la restructuration de la crypte. Le seul accès connu donnait donc sur la travée méridionale de la crypte.
Une déambulation dans les travées vers un autel ou une chapelle axiale apparaît peu vraisemblable sans un autre passage. Si la configuration de la crypte devait être un rappel de celle du premier niveau, le choeur de l’église, il est toutefois encore difficile, en l’absence de sources documentaires et archéologiques complémentaires, d’en définir les usages liturgiques précis.

La datation de la crypte repose principalement sur des caractéristiques architecturales (usage des dosserets pour le support du voûtement, caractéristique du roman). La fin de l’usage de la crypte avec cette configuration a été datée entre 1220 et 1280 grâce à la datation carbone 14 d’un charbon prélevé dans une réfection de l’enduit.
Des éléments de fondations ont été retrouvés à moins de 6 mètres de la crypte ; ils ont été associés à cette phase sur la base de leur mode de construction identique, de leur évolution stratigraphique et leur axe. L’orientation générale de la crypte et des fondations adopte un axe général nord-ouest/sud-est qui est décalé de 45 degrés vers l’est par rapport à la direction traditionnelle est-ouest des sanctuaires. En l’état actuel des connaissances, aucune contrainte n’explique la raison d’un tel décalage.
Au nord-ouest de l’église, les bâtiments excavés ont disparu pour laisser la place à un grand bâtiment (7 mètres de long), également excavé et qui va structurer l’occupation dans le secteur durant tout le siècle. A l’est de ce dernier, l’aire sépulcrale se développe, limitée par un fossé au nord. Le secteur, bien que construit, devient spécifiquement un lieu d’inhumations, matérialisé par des marquages au sol (fossés et poteau). Enfin, un puits ou une cuve, daté par 14C entre la fin du 10ième siècle et le milieu du 12ième siècle a été installé à l’ouest de l’édifice religieux, à un endroit surprenant puisque localisé à l’opposé de l’emplacement supposé des bâtiments conventuels.

L’abbaye à l’époque gothique (13ième-15ième siècles)

Lors de cette phase, l’édifice religieux ou des bâtiments attenants a été l’objet de travaux importants signalés par une reprise des fondations impliquant une destruction partielle des élévations.
Le sol primitif de la crypte a été décaissé au ras des maçonneries sur une profondeur supérieure à 1,50 mètres (le fond n’a pu être observé). Ce terrassement, impliquant la destruction des supports intérieurs et du voûtement, a également dégarni les fondations des murs précédents qui se sont retrouvées à l’aplomb d’une paroi verticale. Un muret en grès large de 0,40 mètre a été plaqué contre les parois de l’excavation et enduit. Peu large, cette maçonnerie n’avait d’autre fonction que de renforcer et masquer ces parois taillées dans le sable naturel.
Le précédent accès à la crypte a été abandonné au profit de deux nouveaux escaliers installés dans les angles nord de la crypte. Le sol de la crypte ayant été établi à plus de 1,50 mètres sous le précédent, les escaliers, se faisant face, devaient nécessairement se rejoindre au milieu du mur nord, sur un palier de repos. Si les transformations apparaissent importantes, la nouvelle crypte est substituée à la première sans en modifier l’emplacement d’origine au nord. Son plan est supposé grâce à l’emprise de sa démolition, opérée lors de la construction de l’église classique, qui a été repérée en surface sur 25 mètres de long et 12 mètres de large. Les fondations de l’édifice au nord-est de la crypte sont également l’objet d’une reprise et d’un élargissement.
Si les vestiges associés à l’église gothique ne concernent qu’une faible partie de l’édifice, ils permettent néanmoins de proposer un plan en s’aidant de l’iconographie ancienne, notamment du plan terrier de 1743, unique représentation en plan de l’édifice gothique.
La superposition du plan terrier géo-référencé et des découvertes montre que la crypte mise au jour est localisée sous le chœur figuré et que ses accès partent des premières chapelles après le transept. Les murs du chœur se superposent à deux longues tranchées de récupération. L’emplacement du massif d’angle nord-ouest de la crypte coïncide avec celui du support sud-ouest de la croisée. Les fondations situées au nord-est correspondent aux murs arrière des chapelles orientales. Ailleurs, au niveau de la croisée, des transepts et de la nef, les destructions contemporaines sont trop importantes pour identifier des éléments de fondations de l’édifice religieux. Excepté à l’ouest où des tronçons de fondation peuvent éventuellement appartenir à des éléments du mur gouttereau de l’abbatiale.

L’église, longue d’une quarantaine de mètres et large d’une trentaine de mètres occupe le tiers sud-est du terrain fouillé.

L’environnement de l’église

A l’ouest, un espace de circulation de plus de 10 mètres de large, matérialisé par des sols en craie damés, a été créé entre abbatiale et le bord ouest de la colline. Cette zone, qui ne demeure pas un simple lieu de passage, est subdivisée par un muret et investie au nord par une nouvelle aire sépulcrale qui semble se caractériser par ses tombes de facture soignée. L’aire sépulcrale localisée en façade de l’église gothique s’étend au-delà des anciennes limites fixées par des fossés. Des structures assez élevées, sans doute des croix, compte tenu de la taille de leur ancrage dans le sol, ont été implantées dans le cimetière.

La population inhumée

La fouille de l’aire sépulcrale médiévale de l’abbaye du Mont-Saint-Eloi a permis l’exhumation de 91 sépultures pour une période comprise entre le 11ième siècle et le 15ième siècle. Cet échantillonnage, qui ne peut pas être représentatif d’une population dont le nombre d’inhumations est estimé à plus de 800, a le mérite d’apporter des informations sur sa nature et les pratiques funéraires.
Les diverses pathologies osseuses et dentaires ainsi que le bilan anthropologique, tendent en faveur d’une origine villageoise de la population : hommes, femmes et enfants ont été enterrés durant quatre siècles devant l’église, à l’intérieur de l’enclos monastique. Les chanoines séculiers exerçaient probablement le ministère paroissial dans la collégiale dès sa fondation au début du 10ième siècle (Barubé 1977 : 58, 88). Il n’est fait mention d’aucune église paroissiale au Mont-Saint-Eloi avant le 15ième siècle (Cardevacque 1859 : 73). En l’absence d’une église paroissiale et donc par défaut de cimetière paroissial dans le village, il semble que les laïcs aient assisté à des offices dans l’abbatiale et aient pu se faire ensevelir dans l’enclos entre le 10ième et le 15ième siècle.
L’étude des pratiques funéraires a permis de mettre en évidence des évolutions dans le mode d’inhumation du Moyen Âge classique au début de l’Époque moderne. Au Mont-Saint-Éloi, quatre types de contenants funéraires, en pleine terre, ont été caractérisés avec leurs variantes : l’inhumation directe, le coffrage de pierres, la fosse couverte et le contenant périssable cloué ou non.

La clôture du site

Deux siècles après la construction de l’église gothique, le paysage monastique est à nouveau profondément bouleversé. Au début du 15ième siècle, l’abbaye est enclose d’une enceinte dont les vestiges du mur occidental, flanqué d’une tour de 7 mètres de diamètre, ont été mis au jour sur 60 mètres de long.
Les fondations de l’enceinte, plutôt larges (1,60 mètres) et probablement renforcées de plusieurs contreforts, étaient en capacité de porter une élévation supérieure à 5 mètres. Cette enceinte, qui a perduré jusqu’au chantier de l’abbatiale classique, a sans doute été l’objet de réaménagements au sud.
Les archives mentionnent la construction d’une enceinte et de tours dans la première moitié du 15ième siècle. (Cardevacque, 1859 : 73). Un mur défensif, ceinturant l’abbaye, est figuré sur les vues cavalières des 17ième et 18ième siècles. Une tour est représentée dans le mur occidental, à mi-parcours, les suivantes garnissant les angles de l’enceinte. La tour mise au jour sur le site correspond certainement à cet unique flanquement du front ouest. La précédente organisation spatiale du secteur occidental du site n’est pas modifiée : l’espace entre le mur et l’église conserve ses fonctions de lieu de circulation au sud-ouest et d’inhumation au nord-ouest.

Le bâtiment conventuel

Un bâtiment conventuel avec sous-sol de 6 mètres de large pour plus de 10 de long, a été mis au jour à quelques mètres du chœur de l’église gothique. Il a été construit entre le 15ième siècle et le 18ième siècle, après que l’enceinte dans ce secteur ait été rasée pour libérer de l’espace. Il est traversé par une canalisation appartenant à un dispositif de collecte des eaux pluviales.
Sa localisation conduit à s’interroger sur sa fonction. Sur le plan terrier de 1743, un bâtiment allongé et subdivisé par une cloison est représenté, isolé du chœur mais connecté une chapelle du transept sud. Le document fait état d’un projet pour la nouvelle abbaye intégrant certaines partitions de l’ancienne abbaye (le cloitre médiéval). Bien que les proportions ne soient pas identiques, l’édifice fouillé se localise à l’emplacement du bâtiment figuré. L’édifice est conservé après 1750 même si le sous-sol ou cellier disparaît en partie. L’interprétation de sa fonction demeure toutefois délicate, en l’absence de données archéologiques sur son rez-de-chaussée. Il devait néanmoins jouer un rôle important pour être intégré à la nouvelle organisation.

Le chantier de l’abbatiale moderne 1750-1765

Le choix d’un dégagement extensif des vestiges de cette phase a permis de dresser un plan quasiment complet de l’édifice et d’en cerner les modes de construction. L’église classique, de 93 mètres de long sur 43 mètres de large au niveau du transept, est décalée de 25 mètres vers l’ouest et d’une cinquantaine de mètres vers le nord par rapport à la précédente.
Les deux plans ne se superposent pas, seul le collatéral nord de la collégiale classique était implanté au niveau des chapelles et du collatéral sud de l’église gothique. Il n’y avait apparemment aucune volonté d’intégrer une partie des élévations médiévales dans le nouvel édifice. En revanche, les orientations sont parfaitement identiques, alors qu’en détruisant l’église gothique, la collégiale moderne pouvait adopter une nouvelle direction strictement est-ouest. La permanence de ce décalage s’explique peut-être par des contraintes, liées notamment aux bâtiments conventuels dont les travaux ont été lancés quinze ans plus tôt.
Dressée plus à l’ouest, la moitié occidentale du vaisseau a été fondée en contrebas de la butte. Cette différence de niveau a conduit les bâtisseurs à adopter deux modes de fondations suivant qu’ils travaillaient du côté nord-est ou du côté sud-ouest de l’édifice. Les fondations de la moitié septentrionale de l’église ont été installées dans le sable de la butte tertiaire. En revanche, les fondations de l’autre moitié ont été dressées de plain-pied en contrebas de la colline ; la différence de niveau (près de 3 mètres de dénivelé) a été rattrapée en rehaussant le terrain à l’aide des remblais de démolition de l’église gothique, au fur et à mesure que les fondations étaient montées.
Au final, le plan de l’édifice adopte celui d’une croix allongée et symétrique, dont les branches se terminent par des absides courtes. Les sources iconographiques offrent une vision toute autre avec un plan plus ramassé et dissymétrique au niveau de la nef du chœur. Inédit dans la région, le chœur de l’abbatiale reproduit le plan cruciforme à l’intérieur de la collégiale.

Conclusion

Les objectifs de la campagne de fouille triennale 2011-2013 ont été quasiment tous atteints compte tenu des surprises que réservait le sous-sol archéologique (taux de destruction relativement important, difficultés d’accès aux vestiges médiévaux et problèmes de datation).
La collégiale médiévale a beaucoup souffert des destructions contemporaines mais il en subsiste un des éléments importants, la crypte. Ce secteur de la fouille ayant échappé aux terrassements contemporains, cette partie de l’édifice est apparemment préservée.
Sa découverte est exceptionnelle dans la région et porte au nombre de trois les cryptes étudiées (la collégiale Saint-Vaast à Arras en 2013, la collégiale de Saint-Amé à Douai en 2006). Bien qu’en 2013, la crypte n’ait été mise au jour que sur une faible surface, une première étude a déjà révélé son intérêt pour la connaissance de l’église et de ses états successifs. Les études de C. Sapin sur la crypte de Saint-Etienne d’Auxerre ont clairement mis en évidence l’importance que prenait cette partie du sanctuaire dans la liturgie et son impact sur l’architecture du monument (Sapin 2006 : 110).
Au Mont-Saint-Eloi, bien qu’aucune documentation informe précisément sur les fonctions primitives de la crypte, ses dimensions sont exceptionnelles ramenées à la taille de la collégiale. La datation du premier état reste néanmoins à affiner et un plan doit être dressé avec plus de précision pour avancer dans la compréhension du monument et de son évolution. Il peut expliquer la configuration particulière de l’édifice gothique, avec son plan ramassé et ses chapelles axiales, des hypothèses avancées par H. Bernard dans le cadre de son projet de fouilles programmées du Mont-Saint-Eloi (Bernard 1970 : 28).
L’intérêt de cette campagne de fouille a aussi été de réaliser une étude archéologique complète de la collégiale moderne (également inédite) et de cerner les techniques de construction adoptées. Le plan de la collégiale qui a pu être retrouvé et corrigé, révèle un édifice original dans sa conception avec les deux tours en façade, le plan symétrique en croix de Saint-André ainsi que la reproduction d’une église dans la partie de l’édifice la plus importante pour les chanoines, le chœur. Les raisons de tels choix sont peut-être à chercher dans l’histoire des mentalités : la reconstruction de l’abbaye selon les nouvelles normes architecturales s’inscrit dans un courant général touchant de nombreuses abbatiales de la région, un processus peu étudié par les historiens et historiens de l’art.

Référence du rapport

Jean-Michel WILLOT (dir.), Hélène AGOSTINI, Laëtitia DALMAU, Loïc DAULNY, Mathilde DELAGE, Déborah DELOBEL, Gilles FRONTEAU, Nicolas TACHET, Aurélie TURMEL. Mont-Saint-Eloi, « L’Abbaye du Mont-Saint-Eloi ». Bilan de la triennale 2011-2013. Fouilles programmées. Tome 1 : Les données administratives et archéologiques. Tome 2 : les inventaires
Rapport final d’opération de fouille, éd. Centre départemental d’archéologie du Pas-de-Calais, Dainville, 2013, 586p., 249 fig.

Mots-clés

Époque médiévale, temps modernes, époque contemporaine, Pas-de-Calais, Artois, Mont-Saint-Eloi, abbaye, abbatiale, bâtiment conventuel, sépulture, céramique, lapidaire.