Archéologie - Pas-de-Calais le Département
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Bapaume, 68 rue de la République, 2016, fouille programmée.

La fouille réalisée en avril 2016 fait suite à la découverte fortuite d’un établissement monastique médiéval, lors du terrassement d’un bassin de rétention d’eaux pluviales associé au parking du supermarché Lidl. La Direction de l’Archéologie du Pas-de-Calais est intervenue au n° 68 rue de la République pour fouiller les vestiges du prieuré Saint-Albin. Il s’agit d’un établissement religieux accueillant une communauté de moines dépendant de l’abbaye de Saint-Nicolas-au-Bois près de La-Fère-en-Vermandois dans l’Aisne.

Cette intervention a permis de mettre en évidence 3 espaces funéraires successifs où différents modes d’inhumations se succèdent chronologiquement et se côtoient, ainsi qu’un bâtiment religieux.

Le premier espace correspond au cimetière du 10e siècle. Sa surface totale initiale n’est pas connue, car ce niveau occupe l’ensemble du terrain et se poursuit au-delà de l’emprise du site. Aucune limite n’a été localisée lors de la fouille, ni aucune maçonnerie témoignant d’un édifice primitif associé. Ce qui indique que le lieu de culte se trouvait probablement à l’extérieur de l’emprise. Durant cette phase d’inhumation, la densité des sépultures était relativement faible (23 sépultures / 193 m2). Toutefois, il a été observé, en plan, une orientation assez similaire, ce qui indique certainement la présence de marqueurs topographiques qui n’ont pas été repérés sur le site. Au cours de l’utilisation du cimetière, les recoupements de sépultures sont rares et les ossements erratiques très peu présents, ce qui laisse suggérer la présence de fosses réservées aux réductions d’inhumations. A ce jour, elles n’ont pas été découvertes sur le site. Le recrutement correspond à des sépultures d’immatures et d’adultes, essentiellement inhumés en pleine terre avec linceul et exceptionnellement à des inhumations en coffrages en pierre. Ce cimetière ne présente aucune hiérarchisation dans le choix des défunts.

Au 11e-12e siècle, un édifice religieux est construit dans le cimetière. Il comprend un bâtiment cultuel et une clôture. Ce nouvel aménagement entraîne un remaniement spatial des lieux qui se caractérise notamment par un empiètement sur l’espace funéraire. La zone d’inhumation a été réduite à un espace situé le long du mur de clôture. Ce cimetière ne semble pas accueillir de sépulture au-delà du 12e siècle. Le recrutement est semblable à celui du 10e siècle. A cela vient se rajouter une réduction. Cet amas ne présente aucune connexion anatomique, ce qui signifie que les défunts avaient déjà subi leur phase de décomposition et qu’ils appartenaient à une phase antérieure, probablement à celle du cimetière du 10e siècle.

La zone située entre le mur gouttereau nord de l’édifice religieux et la clôture est envisagée comme un lieu de circulation. En effet, il s’agit d’un espace ouvert, exempt de sépulture où se succèdent des séquences de sols. Ce nouvel espace de circulation perdurera jusqu’au 16e siècle.

Au 13e - 16e siècle, une nouvelle organisation de l’espace funéraire a été observée. Il a été constaté que la clôture disparaissait en même temps que l’utilisation du cimetière du 11e-12e siècle, et qu’une autre ère funéraire apparaissait au sein de l’édifice. 

Il est fort possible que cette nouvelle organisation soit le reflet d’une division sociale où l’on voit les plus aisés se faire inhumer à l’intérieur de l’édifice. La densité des sépultures est plus importante et les recoupements des fosses plus nombreux. Durant cette phase d’occupation, on observe également une modification importante dans les pratiques funéraires. Les anciennes structures en pleine-terre, où le corps pouvait être protégé par un linceul, sont remplacées par des cercueils en bois cloués. Certaines de ces tombes sont pourvues de vase funéraire, de type « vase – encensoir » et renforcent l’hypothèse d’un statut privilégié du défunt.

Bien que ce petit échantillon d’ensembles funéraires ne puisse pas être considéré comme représentatif de la population enterrée au prieuré Saint-Albin, il permet toutefois d’obtenir plusieurs informations sur les pratiques funéraires et l’identité de la population inhumée.

La présence de femmes et d’enfants renvoient à une population de villageois. Il s’agit d’une population qui a souffert de nombreuses carences. Trois modes d’inhumations ont été repérés et on peut suivre leur évolution du 10e au 16e siècle (en pleine-terre, en coffrage et en cercueil). L’étude anthropologique a mis en évidence deux particularités. Premièrement, l’usage des tombes en pleine terre a été quasi exclusivement réservé pour les sujets immatures (12 immatures pour 2 adultes). Deuxièmement, ce cimetière ne semble pas avoir été utilisé pour les moines. En effet, pour un cimetière de prieuré où les moines consacrent leur vie à la prière, on aurait pu s’attendre à avoir de nombreux individus porteurs de la pathologie dite « pratique cavalière ». Pourtant, un seul défunt, avec ce type de pathologie, a été mis au jour dans l’édifice. On doit donc supposer que les membres de la communauté aient été inhumés ailleurs, soit dans un espace réservé et non commun à la population, soit dans l’abbaye mère, comme cela peut parfois être le cas. En effet, il arrive souvent qu’au 13e siècle, les prieurés soient laissés en gérance à la population. Les moines se rendaient alors sur les lieux uniquement pour les cérémonies et les relèves d’impôts (Pichot 2006, p. 29).

Il semblerait que le prieuré Saint-Albin ait continué de fonctionner jusqu’en 1641 (P. Delattre 1947, p. 142-144), date à laquelle il fut détruit. Sa destruction marque la fin de l’emplacement physique de l’édifice mais pas sa fin religieuse puisqu’il a été reconstruit (Dégardin 1945, p. 46-48).

Toutefois, des questions restent en suspens, comme la présence des graines dans les sépultures, des « vases-encensoir » à partir du 13e siècle. Il serait intéressant de compléter le plan de l’édifice, de préciser le rôle de certains murs et notamment celui du supposé porche-clocher. Mais également de connaître les raisons qui ont motivé à la réorganisation structurelle du 13e siècle. Est-ce une manifestation de l’autorité de l’abbaye mère ?

Pour conclure, cette opération a établi que ce site, bien que détruit en 1641, possède un sous-sol archéologique riche et préservé, dont l’étude complémentaire permettrait de parfaire les connaissances, historiques et archéologiques, peu renseignées à ce jour, du prieuré Saint-Albin.

Référence du rapport

DALMAU (L.) dir, AGOSTINI (H.), DELOBEL (D.), Bapaume, 68 rue de la République, Rapport final d'opération de diagnostic, éd. Direction de l'Archéologie du Pas-de-Calais, Dainville, 2018, 289 p., 118 fig.