Archéologie - Pas-de-Calais le Département
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Merck, étrusque, laineux : qui sont ces rhinocéros ?

Dans le département du Pas-de-Calais, des sites archéologiques paléolithiques ont livré des restes osseux de rhinocéros. Les hommes préhistoriques en ont côtoyé quatre espèces, dont le rhinocéros laineux. Mais ont-ils chassé ce puissant animal ? Les archéozoologues, spécialistes de l’étude des restes d’animaux, ne sont pas tous d’accord sur l’aptitude des hommes de la Préhistoire à chasser le rhinocéros. Voyons ce qu’il en est…

Tête d’un rhinocéros laineux avec ces deux cornes (Benoît Clarys).

Les rhinocéros actuels et leur mode de vie

Aujourd’hui, cinq espèces de rhinocéros tentent de survivre en Afrique et en Asie :

  • le rhinocéros blanc en Afrique
  • le rhinocéros noir en Afrique
  • le rhinocéros indien
  • le rhinocéros de Sumatra
  • le rhinocéros de Java

    Carte du monde présentant la répartition des rhinocéros actuels en Afrique, Inde et Indonésie

Leur environnement naturel souffre de l’emprise humaine et surtout elles continuent à être chassées pour les soi-disant vertus aphrodisiaques de leur corne.

La corpulence de l’animal varie selon les espèces : jusqu’à 3.5 tonnes pour le rhinocéros blanc africain. La femelle ne met bas qu’un seul petit tous les quatre ans environ, et après une gestation de près de 18 mois ! Ce faible taux de reproduction explique aussi la fragilité de l’espèce. À la naissance, un rhinocéros pèse entre 40 et 60 kg. L’animal grandit jusqu’à ses 9 ans et peut vivre entre 40 et 50 ans.

Un rhinocéros peut courir jusqu’à 50 km par heure sur une faible distance. Sa vue est faible mais il a un très bon odorat et une bonne ouïe.

Selon les espèces, les rhinocéros sont plus ou moins sociables. Ils sont sédentaires et ont des habitudes. Leur biotope est toujours lié à la présence d’un point d’eau qu’ils viennent visiter quasiment à heure fixe.

Empreinte en as de trèfle de la patte d’un rhinocéros actuel

Les rhinocéros font partie de la même famille que les chevaux et les tapirs, et non de celle des éléphants. Ce sont des périssodactyles, c’est-à-dire qu’ils sont pourvus d’un nombre impair de doigts. Les rhinocéros ont 3 doigts d’où la forme caractéristique de ces empreintes en "as de trèfle".

Le saviez-vous ?
La cloison nasale est complètement ossifiée dans sa partie antérieure pour soutenir sa grande corne.

Les espèces de rhinocéros durant la Préhistoire

Durant la Préhistoire, différentes espèces de rhinocéros étaient présentes dans nos régions. On connaît ces espèces aujourd’hui disparues par les ossements trouvés sur les sites préhistoriques. Les rhinocéros arrivent en Europe il y a 1 million d’années et disparaissent il y a 10 000 ans. Dans la région, plusieurs sites dont Biache-Saint-Vaast ont livré des restes osseux.

Chronologie de la présence des quatre espèces de rhinocéros durant la préhistoire

Le rhinocéros laineux (Coelodonta antiquitatis)

Il mesure de 1.60 à 2 mètres de hauteur au garrot pour une longueur de 3.5 mètres et pèse près de 3 tonnes. Sa fourrure brune-rousse à blonde a une épaisseur de 10 à 15 centimètres.

Sa tête atteint un mètre de long et sa corne frontale peut mesurer jusqu’à 1.30 mètre.

Il est adapté à un environnement de steppe froide à graminées mais il est peu sensible aux variations climatiques. Il est herbivore. Sa tête basse lui permet de tondre les herbes et rameaux de saule et d’aulne.

Rhinocéros laineux broutant les herbes (Benoît Clarys)

Le saviez-vous ?
En Sibérie, où le sol est gelé en permanence, des rhinocéros laineux ont été retrouvés en bon état de conservation. En Pologne à Starunia, des rhinocéros laineux ont été momifiés grâce à un milieu salin et à des vapeurs d’hydrocarbures.

Rhinocéros étrusque (Dicerorhinus etruscus)

Il est relativement petit avec 1.50 mètre au garrot, proche par sa taille de l’actuel rhinocéros de Sumatra. Ses pattes allongées lui permettent d’être un bon coureur.

Il préfère les secteurs buissonneux et forestiers. Il se nourrit de feuilles et porte par conséquent sa tête haute. Il se sert de sa lèvre supérieure préhensile et de sa langue agile pour attraper les feuilles des arbustes. Il coexiste souvent avec la forme primitive du rhinocéros de Merck.

Silhouette d’un rhinocéros étrusque

Rhinocéros de Merck (Dicerorhinus mercki)

Le rhinocéros de Merck est le plus grand des rhinocéros : 2.50 mètres au garrot ce qui est la taille d’un éléphant d’Asie actuel.

C’est un habitant des forêts clairsemées et des zones buissonneuses.

Contrairement au rhinocéros laineux herbivore, il mange des buissons et des rameaux. Il porte sa tête haute.

Dessin d’un rhinocéros de Merck (dessin Benoît Clarys)

Le saviez-vous ?
La corne des rhinocéros n’est pas en ivoire, elle est en kératine, des poils agglomérés comme le sabot ou l’ongle. Elle n’a pas d’axe osseux et ne fossilise pas. En cas de rupture, elle repousse au rythme de 7 cm par an.

 

Rhinocéros de prairie

Le rhinocéros de prairie est une espèce de taille moyenne à grande. Il mesure 3 mètres à 3.50 mètres de long pour 1.5 tonne maximum, soit la corpulence d’un rhinocéros noir actuel d’Afrique.
Il est plutôt adapté au climat froid mais peu sensible aux variations climatiques. Son biotope préférentiel est la prairie-parc avec des bosquets d’arbres. Son régime alimentaire est plus diversifié que celui du rhinocéros de Merck. Il est herbivore d’où sa tête inclinée vers le bas.

Silhouette d’un rhinocéros de prairie

Le saviez-vous ?
La face externe de la corne du rhinocéros est souvent usée, témoignant de son frottement répété contre le sol afin de dégager la neige pendant la quête hivernale de nourriture.

Les sites à rhinocéros dans le Pas-de-Calais

Arques

Dans la vallée de l’Aa, à Arques, les alluvions ont livré plusieurs gisements du Paléolithique moyen contenant des vestiges de grands animaux. Au début du 20e siècle, un squelette quasiment entier de mammouth a été découvert. Des vestiges de rhinocéros laineux, de cheval, d’aurochs, de renne et de cerf élaphe ont également été mis au jour.

Ces animaux sont caractéristiques d’un climat très froid mais relativement humide et d’un environnement de type steppique.

Biache-Saint-Vaast

Le gisement situé au bord de la Scarpe a livré un niveau archéologique principal daté entre 240 000 et 175 000 ans avant JC (période interglaciaire). 19 espèces de grands mammifères ont été découvertes dans cette couche, parmi lesquelles deux espèces de rhinocéros : le rhinocéros de Merck et le rhinocéros de prairie. Ce dernier est représenté par au moins 41 individus contre 12 pour le grand rhinocéros de Merck.

Le site de Biache-Saint-Vaast correspond à un site d’abattage, de boucherie et de consommation (d’après P. Auguste, M.-H. Moncel, M. Patou-Mathis, 1998). La présence de nombreux rhinocéros pourrait être due à des occupations répétitives à l’automne et à la fin de l’hiver, avec abattage et traitement sur place des femelles accompagnées de leurs petits, au bord de la rivière, dans une zone marécageuse. Il pourrait s’agir d’une chasse opportuniste, liée à la disponibilité du gisement en un lieu et une saison donnés.

Hénin-sur-Cojeul

Le site est localisé dans une zone de collines et de vallons parcourus par des cours d’eau. Il s’agit certainement d’un lieu de piégeage naturel de très grands herbivores. Les carnivores et les hommes ont profité de cette réserve alimentaire commune. Deux couches ont ainsi livré des ossements de rhinocéros laineux.

Hermies

En creusant le canal du Nord au début du 20e siècle, un site préhistorique a été mis au jour à Hermies. Les découvreurs signalent la présence de "rhinocéros à narines cloisonnées", le rhinocéros laineux.

Entre 1997 et 2003, des fouilles programmées ont permis de mieux comprendre le site. Des zones d’activité de taille d’outils en silex ont été découvertes. Une aire de boucherie a été mise en évidence grâce à la présence d’une concentration de restes d’animaux.

Rinxent

Dans la Vallée heureuse, cinq grottes ont été découvertes au 19e siècle. Elles ont été occupées de manière périodique depuis la Préhistoire jusqu’à nos jours. Les fouilles anciennes ont mis au jour des dents de rhinocéros, exposées au Château-Musée de Boulogne-sur-Mer.

Carte du Pas-de-Calais localisant les sites à rhinocéros

Les hommes de la préhistoire ont-ils chassé les rhinocéros ?

Homme fracturant un os à l’aide d’un galet pour en récupérer la moelle (Gilles Tosello)

Des traces de silex sur certains os de rhinocéros démontrent que les rhinocéros étaient consommés.

Photographie d’un os de rhinocéros présentant des traces de découpe

La fracturation des os longs et des crânes témoigne de la récupération de la moelle. Mais les hommes préhistoriques étaient-ils capables de chasser le rhinocéros ?
Cette question est très débattue parmi les archéologues.

Détail des stries réalisées par des outils en silex

 

Les rhinocéros piégés dans les marécages à Biache-Saint-Vaast

Les préhistoriens attribuant aux hommes du Paléolithique moyen les capacités de chasser le rhinocéros supposent que c’est leur parfaite connaissance du territoire et du comportement des rhinocéros qui leur a permis de piéger efficacement et d’abattre ces animaux. En effet, la grande majorité des gisements à rhinocéros est située à proximité d’une rivière. Durant les périodes tempérées ou lors de la fonte des neiges, les sols environnant ces types de sites devaient être boueux voire marécageux. Les hommes ont pu profiter de ce milieu pour approcher facilement les rhinocéros rendus vulnérables en terrain mou où leur masse est invalidante. Ils tuaient alors les individus les moins dangereux, les jeunes isolés, les individus âgés ou affaiblis.

La Scarpe constitue une zone marécageuse où les rhinocéros peuvent être piégés.

Il serait donc juste de parler de chasse et non de charognage. À Biache-Saint-Vaast, les os de rhinocéros retrouvés proviennent de toutes les parties du squelette des animaux, ce qui confirme qu’ils étaient bien abattus et dépecés sur place. À l’inverse, sur d’autres sites, on ne trouve que certains types d’os : cela montre que les chasseurs y ramenaient seulement les parties riches en viande. Certains avancent même l’idée d’une spécialisation de l’homme de Néandertal quant à l’acquisition des rhinocéros. En effet, les gisements sont tous datés du Paléolithique moyen et situés en Europe occidentale.

Reconstitution d’une scène de dépeçage à Biache-Saint-Vaast (Gilles Tosello)

Le charognage des rhinocéros

D’autres archéologues estiment que les hommes du Paléolithique étaient incapables de chasser le rhinocéros, par manque d’armes adéquates face à ce gibier puissant et agressif. Leurs armes tranchantes de corps à corps peuvent achever une bête à l’agonie ou déjà immobilisée, mais sont inutilisables contre un animal de très grande taille et à la peau épaisse. De même les épieux, les lances et les sagaies, sont puissantes mais ne suffisent pas à blesser grièvement un rhinocéros et risquent de casser au premier effet de torsion. Pour ces préhistoriens, l’abattage d’un rhinocéros exige des armes très élaborées, permettant de toucher le cerveau ou la colonne vertébrale, de fracturer le bassin ou l’épaule pour immobiliser l’animal ou de déclencher une grosse hémorragie.
L’animal peut également être immobilisé par différents systèmes de piégeages : feux de brousse, fosses recouvertes de branchages. Ces systèmes toujours pratiqués de nos jours, en Afrique ou en Asie, ne sont cependant pas archéologiquement attestés.

Homme préhistorique écorçant et appointant un épieu (Gilles Tosello)

 Le saviez-vous ?
Certaines figurations artistiques ont été interprétées comme des scènes de chasse. La plus connue est la scène du Puits de Lascaux. Mais son interprétation est très controversée. Le rapport entre l’homme, le bison, le rhinocéros et le propulseur figurés peut être interprété de manières très différentes.

Scène du Puits dans la grotte de Lascaux en Dordogne représentant un homme et un rhinocéros

Pour aller plus loin :

Arques, Biache-Saint-Vaast, Hénin-sur-Cojeul, Hermies, Pihen, Rinxent

mot(s)-clé(s) : rhinocéros, chasse, charognage